Frontières

Atelier théâtral à partir des récits de de Gazmend Kapllani :

« Petit journal de bord des frontières » et « Je m’appelle Europe » (éditions Intervalles).

les lundis entre 18h30 et 21h30 

À partir du mois d’octobre, pour une période de trois mois (renouvelable), une séance hebdomadaire de trois heures aura lieu dans une petite salle Porte de Bagnolet. Celle-ci consistera à explorer ces textes à travers l’interprétation, l’improvisation et la lecture.

Ces deux textes, écrits à la première personne, sont le récit d’un homme (l’auteur) qui, en 1991, a fuit son pays, l’Albanie (dont les frontières commençaient tout juste à se fendre après 50 ans de parfaite étanchéité), pour la Grèce. Le premier est composé de courts chapitres, narrant en alternance les étapes de cette odyssée et des considérations plus générales et philosophiques sur la notion de frontière (géographique, économique, linguistique et culturelle). Le second texte, suite chronologique du premier, est entrecoupé de nombreux témoignages, souvent extravagants, de migrant(e)s venus des quatre coins du monde.

En abordant l’histoire universelle de la migration humaine à travers les textes de Gazmend Kapllani, l’objectif sera d’explorer comment d’une aventure personnelle on fait récit commun. Si celui-ci était atteint, au moins en partie, une présentation publique du travail pourrait être envisagée lors d’une seconde étape.

L’atelier, dirigé par Airy Routier (cv), est ouvert à toute personne motivée, sans pré-requis. Il est possible de venir ponctuellement. Extraits et bio de l’auteur ci-dessous.

Lieu de l’atelier : Pièces montées / 3 Rue Louis Ganne, 75020 Paris – plan Google


tarifs / tarifs réduits :

  • libres

le nombre de participant(e)s est limité à 7.

Règlement par chèque à l’ordre de Association structure

Pour vous inscrire ou nous contacter : structureofficielle@gmail.com 


Extrait du Petit journal de bord des frontières :

(…) Le patron revint vers nous plus tard pour me raconter qu’il avait émigré en Italie et en Allemagne ; il était rentré depuis des années et avait ouvert ce café. « Qu’est-ce que vous venez faire ici ? » Sa question me prit au dépourvu. Que lui répondre ? Qu’on avait voulu passer la frontière pour ne pas croupir toute notre vie enfermés dans une prison de fous ? Je lui dis qu’on était venus chercher une vie meilleure, pour avoir la même vie que tout le monde. Il écoutait tout en essuyant un verre et à la fin, il dit avec un méchant sourire : « Mes pauvres, vous ne savez pas ce qui vous attend. » Puis il prit un air énigmatique, comme s’il venait de prononcer la plus grande des prophéties. « Que voulez-vous dire ? », lui demandai-je, tentant de saisir le sens de ce premier message sur la nouvelle planète où nous venions de débarquer. Les deux chauffeurs, Djemal et le Petit obsédé suivaient attentivement notre conversation en essayant d’en comprendre des bribes. Le patron finit par reprendre son expression normale et commença à expliquer que le destin de l’émigré est toujours un destin de merde, et qu’il est mille fois plus pourri, quand on vient sans y avoir été invité. « Vivre dans le pire des pays est préférable à la vie dans un pays étranger », dit-il pour conclure, avant d’allumer une cigarette dont il aspira la fumée comme s’il voulait chasser de sa gorge quelque chose qui le gênait. Cédant à la pression de l’auditoire qui voulait à tout prix savoir ce que m’avait dit le patron du café, je leur traduisis ce que j’avais compris. Ils restèrent d’abord silencieux, cherchant à décoder le sens de ces propos, puis l’un des chauffeurs se risqua à formuler la seule explication qui lui paraissait plausible : « Il essaie de nous faire avaler des salades. Je les connais bien, les Grecs ! Ce sont eux qui ont fabriqué le cheval de Troie. » Cette sentence nous laissa sans voix, car nous étions incapables de saisir le lien entre un ancien émigré grec devenu patron de café, le destin pourri de l’émigré et le cheval de Troie (…)

(…) Vous vous demandez sans doute : pourquoi nous racontes- tu tout cela ? Le fait est que l’immigré, surtout un immigré de la première génération, n’a qu’un seul choix au début, celui de se taire. Au fond de lui cohabitent la peur, la prudence, le choc lié à son départ, le choc du premier contact avec un pays inconnu, le sentiment de n’être pas le bienvenu, la rancœur, la nostalgie de la patrie et son reniement tout à la fois, la culpabilité et la colère. L’immigré est un être complexe, tellement peu sûr de lui qu’il redoute de se livrer. Il suffit d’un petit signe en face, un signe de refus ou d’indifférence, du genre : « Qu’est-ce que ça peut bien me faire, mon ami, de savoir d’où tu viens et par quoi tu es passé ? » Et l’immigré se sent ridicule, vulnérable, défiguré… C’est pourquoi il préfère ne pas prendre de risque. Il ressasse dans la solitude ce qu’il a vécu et, progressivement, il se persuade que son témoignage n’intéresse personne. En dernière analyse, se dit-il, mon destin n’est pas de raconter des histoires mais de me démener comme un chien pour survivre. Non seulement, pense-t-il, les autres ne peuvent pas comprendre, mais ils ne veulent pas comprendre. L’autre choix, celui d’une mise à nu, d’une confession, où il raconterait l’histoire de sa vie, l’odyssée douloureuse et pleine de contradictions du migrant, ce choix-là est risqué. Quand il s’y décide, c’est avant tout parce qu’il a peur de sombrer dans la névrose en gardant tout pour lui, et de succomber à la haine. Le mieux qu’il puisse espérer alors, c’est qu’on le comprenne, lui, et, grâce à lui, tous ceux qui ne peuvent pas, ne savent pas, n’osent pas ou n’ont tout simplement pas le temps de raconter, et qui enterrent leurs récits au plus profond de leur mémoire. Parce qu’on ne peut pas comprendre un immigré si on ne commence pas par prêter l’oreille à son témoignage (…)

Gazmend Kapllani est né en 1967 en Albanie. En janvier 1991, il immigre en Grèce, où il travaille comme ouvrier du bâtiment, cuisinier et kiosquier, tout en poursuivant des études à l’université d’Athènes, où il soutient un doctorat sur la représentation des Albanais dans la presse grecque et des Grecs dans la presse albanaise. C’est aujourd’hui un auteur en vue, un dramaturge et poète reconnu. Ses livres sont traduits dans de nombreuses langues. À travers ses éditoriaux et ses romans, il s’est fait l’ardent défenseur des droits de l’homme, de la justice et des minorités.

En raison de ses prises de position humanistes, après une première série d’intimidations en 2003 (où seule la mobilisation d’Amnesty International et de Human Rights Watch lui a permis d’échapper au pire), il est régulièrement, depuis 2009, la cible de menaces de mort du parti néonazi l’Aube dorée. Il réside actuellement à Boston.

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©Adrian Paci

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